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Romain GagnonIngénieur, auteur et conférencier

Taxons la malbouffe

En 2004, dans mon premier livre intitulé Vivre mince, gourmand et en santé[1], je lançais un avertissement sur la pandémie d’obésité qui se profilait. Deux décennies plus tard, les chiffres confirment tristement mes prédictions. Selon une étude de 2019 menée par l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ)[2], l’obésité, et plus spécifiquement l’obésité abdominale — la forme la plus nocive pour la santé — a doublé depuis 1990. Chez les femmes, elle est passée de 21 % à 48 %, tandis que chez les hommes, elle a grimpé de 14 % à 32 %.

Cette épidémie d’obésité engendre de graves problèmes de santé et exerce une pression énorme sur notre système de soins. En 2000, les dépenses de santé représentaient environ 36 % du budget provincial[3]. Vingt ans plus tard, elles en représentaient 43 %, et aujourd’hui, elles continuent d’augmenter. Pire encore, malgré ces dépenses croissantes, la qualité des soins se détériore.

De fait, il n’y a plus assez de médecins pour répondre à la demande, ce qui force ceux qui restent à se concentrer sur les urgences, au détriment de la prévention. Cette situation contribue à son tour à la détérioration de la santé globale de la population, augmentant ainsi le nombre de cas urgents. Par ailleurs, un nombre croissant de médecins, frustrés par la situation, quittent le système public, aggravant davantage la pénurie de personnel médical. Selon les données obtenues de la RAMQ[4], environ 780 médecins québécois exercent actuellement dans le secteur privé, soit le double de 2012 (4 % vs 2 %), ce qui soulève de sérieuses inquiétudes quant à l’accès équitable aux soins pour les patients dépendants du système public.

Une crise de santé publique évitable

Comment expliquer une telle flambée de l’obésité ? Ce n’est ni la génétique ni un manque d’intérêt pour la santé qui ont changé. Outre la diminution de l’activité physique, le principal facteur demeure la détérioration de notre alimentation. La proportion de glucides dans notre diète a explosé, en particulier ceux à index glycémique élevé. Ces aliments bon marché, comme les sodas et les boissons énergisantes, sont de véritables bombes à retardement, favorisant en cascade l’insulinorésistance, le diabète de type 2 et l’obésité abdominale.

Pourquoi ces aliments sont-ils si populaires ? Parce qu’ils créent une dépendance, tout comme la nicotine ou d’autres drogues, en stimulant la libération de dopamine dans le cerveau. Les géants de l’industrie agroalimentaire exploitent cette addiction, ciblant particulièrement les jeunes, en adoptant des stratégies similaires à celles des compagnies de tabac.

Une taxe intelligente sur la malbouffe

Déjà en 2006[5], puis en 2010[6], je proposais dans les médias d’instaurer une taxe sur ces aliments nocifs pour freiner leur consommation et financer le système de santé. Aujourd’hui, plus que jamais, cette idée mérite d’être réexplorée.

Il ne s’agit pas ici d’interdire, mais d’adopter une taxation ciblée pour limiter la consommation des aliments les plus nocifs. Selon un récent rapport, voici un modèle de taxation qui pourrait être appliqué :

  • Taxe de 20 % sur les produits contenant 5 à 10 g de sucre ajouté par 100 g ou 100 ml.
  • Taxe de 50 % sur les produits contenant plus de 10 g de sucre ajouté par 100 g ou 100 ml et ceux contenant des édulcorants artificiels, colorants artificiels ou saveurs artificielles.
  • Interdiction de la publicité pour tous les produits de la catégorie taxée à 50 %.

Les édulcorants artificiels seraient traités comme des saveurs artificielles et soumis à la même taxe, car ils entretiennent la dépendance aux produits ultra-transformés et ont des effets délétères sur la santé métabolique.

Impact attendu d’une telle mesure

L’objectif n’est pas de punir les consommateurs, mais de réduire progressivement la consommation de produits nocifs en augmentant leur coût et en incitant les industriels à reformuler leurs produits. Cette approche a déjà été adoptée dans d’autres pays avec succès, notamment au Royaume-Uni et au Mexique, où une taxe sur les boissons sucrées a entraîné une baisse significative de leur consommation.

De plus, les produits naturels, comme les fruits, légumes, produits laitiers non transformés et miel pur, ne seraient pas taxés, évitant ainsi une charge supplémentaire pour les consommateurs qui font des choix alimentaires sains.

Un enjeu collectif

Contrairement aux États-Unis, où une telle taxe serait perçue comme une atteinte à la liberté individuelle, au Canada, nous avons un système de santé public. Chaque citoyen contribue donc collectivement aux coûts engendrés par l’obésité, même ceux qui font des choix alimentaires plus sains.

Dans ce contexte, il est tout aussi légitime de taxer la malbouffe que de taxer le tabac. Une taxe basée sur la teneur en sucre aurait un impact bien plus significatif sur la santé publique que n’importe quelle campagne d’éducation, tout en rétablissant une certaine équité entre les contribuables.

De plus, pour leur propre bien, les populations autochtones ne devraient pas être exemptées d’une telle taxe, comme c’est actuellement le cas pour le tabac. Il est impératif que tous participent à cet effort de santé publique, car l’obésité affecte l’ensemble de la société.

Faute d’une action rapide, nous risquons fort de voir notre système de santé revenir à la situation des années soixante, avant son instauration publique.

Conclusion

Nous avons le choix : agir maintenant avec des mesures concrètes ou subir demain les conséquences d’un système de santé surchargé et inefficace. Il est temps d’adopter une politique alimentaire audacieuse, basée sur la taxation des produits les plus nocifs et la promotion d’une alimentation saine pour tous.

Romain Gagnon, ing.

[1] Gagnon, Romain. Vivre mince, gourmand et en santé, Options Santé, 2004

[2]https://www.inspq.qc.ca/nouvelles/progression-de-l-obesite-abdominale-chez-les-adultes-quebecois

[3]https://www.budget.finances.gouv.qc.ca/statistiques-budgetaires/fr/table-27.html

[4]https://www.healthcoalition.ca/fr/de-plus-en-plus-de-medecins-quebecois-boycottent-le-systeme-de-sante-public-au-profit-du-secteur-prive/

[5]https://www.ledevoir.com/societe/sante/105027/en-bref-taxer-la-malbouffe

[6]https://www.ledevoir.com/opinion/idees/98914/taxer-la-malbouffe

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