Quand la démocratie élit ses ennemis

Churchill disait : « La démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres. » On riait volontiers de cette boutade, mais depuis la réélection de Donald Trump et la montée inquiétante du populisme partout dans le monde, il n’y a plus de quoi rire.
Autrefois, les enjeux politiques étaient relativement accessibles à l’électeur moyen, ce qui rendait son choix généralement judicieux. Aujourd’hui, la société est devenue si complexe que l’électeur ordinaire se retrouve souvent dépassé.
Par ailleurs, la durée des études nécessaires pour obtenir un emploi décent ne cesse d’augmenter, favorisant une hyperspécialisation des connaissances. Cette spécialisation accrue se fait malheureusement au détriment des connaissances générales essentielles à une compréhension globale des enjeux politiques. On assiste ainsi à la création de silos de savoir, limitant fortement la capacité des citoyens à voter de manière éclairée. Un médecin, par exemple, ne vote pas directement pour un ministre de la Santé, mais pour un parti politique, ce qui l’oblige à maîtriser aussi des notions d’économie, domaine qu’il ne maitrise pas forcément.
Ainsi, faute de bien comprendre les enjeux politiques, plusieurs électeurs se laissent charmer plutôt que convaincre avec pour conséquence que le charisme du politicien élu finit par supplanter sa compétence. Pourtant, les meilleures idées ne sont pas forcément les plus populaires. L’exemple de la taxe sur le carbone illustre parfaitement ce paradoxe. En effet, l’électeur moyen a souvent tendance à négliger les conséquences à long terme de son vote. De plus, la courte durée des mandats, généralement quatre ans, n’encourage guère les politiciens à remédier à ce biais naturel.
L’élection de Donald Trump n’est ni une véritable victoire des Républicains, ni un succès personnel de Trump lui-même. Si mérite il y a, il revient paradoxalement aux Démocrates, qui ont notamment exaspéré une partie de l’électorat américain avec leur obsession « woke ». Mais, ce qui est arrivé devait arriver tôt ou tard : Trump était simplement au bon endroit, au bon moment. Le phénomène du Trumpisme dépasse largement l’individu Trump lui-même.
La véritable leçon à tirer est que notre système démocratique actuel, conçu pour un monde plus simple, a atteint ses limites face à une société devenue extrêmement complexe. Il ne favorise plus l’élection de dirigeants compétents, mais plutôt celle de vendeurs habiles et souvent sans scrupules. Des réformes urgentes sont nécessaires.
Parmi les pistes concrètes, mentionnons le scrutin à deux tours, comme en France, ou encore les référendums fréquents sur des questions précises, à l’instar de la Suisse. On pourrait aussi envisager un système permettant aux électeurs de voter simultanément pour des candidats issus de partis différents selon leurs compétences spécifiques. Par exemple, choisir un ministre de l’Environnement issu du Parti vert tout en sélectionnant un ministre des Finances provenant d’un parti conservateur garantirait un gouvernement mieux équilibré et adapté à la diversité et à la complexité des enjeux.
Mais il faudra tôt ou tard affronter une question délicate : dans une société devenue extrêmement complexe, est-il toujours judicieux d’accorder exactement le même poids à tous les votes ? Peut-être devrions-nous repenser qui vote sur quoi afin de préserver une démocratie à la fois juste, éclairée et efficace. L’objectif ici n’est pas d’exclure des citoyens du processus démocratique, mais plutôt d’optimiser leur participation en tenant compte de leurs compétences et intérêts spécifiques.
Romain Gagnon, ing.
Ile-des-sœurs