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Romain GagnonIngénieur, auteur et conférencier

Notre souveraineté numérique est en péril

En novembre dernier, Alain Saulnier, journaliste et ancien directeur de l’information à Radio-Canada, publiait « Tenir tête aux géants du web », un essai percutant dans lequel il affirme que l’hégémonie des GAFAM menace non seulement nos langues et nos cultures, mais les fondements mêmes de nos démocraties. Saulnier y démontre comment la désinformation algorithmique, la concentration publicitaire et le refus croissant de ces plateformes de se soumettre aux lois nationales érodent progressivement l’autorité des institutions publiques. Mon expérience personnelle récente avec Facebook illustre parfaitement ce propos.

Il y a plusieurs années, j’ai créé une page d’auteur sur Facebook afin de promouvoir et d’échanger autour de mes essais. La formule était efficace : mon essai « Vers l’abrutissement de l’espèce humaine » fut notamment le plus vendu des essais politiques en 2022 au Canada. En octobre 2023, ma page cumulait plus de 5000 abonnés et chacune de mes publications générait systématiquement plusieurs centaines à plusieurs milliers de réactions.

Tout bascule en octobre 2023 lorsque Facebook bloque mon compte publicitaire et restreint ma page à la suite d’une publication satirique dénonçant la pédophilie au sein du clergé catholique. L’algorithme de Facebook, interprétant erronément mon propos comme supportant la pédophilie, limite drastiquement ma visibilité. Mes tentatives de dialogue avec Meta (Facebook) restent sans réponse.

Six mois plus tard, alors que ces restrictions doivent prendre fin, une nouvelle sanction tombe après que j’aie publié un extrait du Livre vert de l’Ayatollah Khomeini dénonçant cette fois la pédophilie dans l’Islam. Face à cette nouvelle injustice, je saisis la justice pour atteinte à ma liberté d’expression.

En juin 2024, mon avocat plaide l’affaire en Cour supérieure du Québec. Meta refuse tout débat sur le fond, invoquant une clause contractuelle stipulant que seuls les tribunaux californiens ont juridiction. La Cour leur donne raison. Je suis donc contraint de poursuivre Meta en Californie.

En août 2024, je publie un commentaire remettant en question le caryotype sexuel de la boxeuse algérienne Imane Khelif. Cette fois-ci, Facebook ferme entièrement ma page d’auteur. Toutefois, un mois plus tard, des fuites médicales confirment mes propos, poussant Facebook à rétablir ma page et même à s’excuser.

Comment justifier cette fuite devant nos tribunaux nationaux, alors qu’une simple vérification humaine suffisait à constater l’erreur flagrante de l’algorithme ? Deux hypothèses émergent : Meta voulait dissuader toute contestation judiciaire en alourdissant délibérément le processus, ou bien il s’agissait d’une censure déguisée, mes publications allant à l’encontre des positions idéologiques défendues par Meta ou suscitant trop de plaintes de militants d’extrême gauche.

En décembre 2024, je perds mon appel devant la Cour d’appel du Québec. Déterminé, je porte la cause devant la Cour suprême du Canada, plaidant que nos droits fondamentaux, garantis par les chartes québécoises et canadiennes, ne peuvent être arbitrés par un tribunal étranger. En vain : la Cour suprême vient tout juste de refuser d’entendre ma cause, sans aucune explication.

Je demeure profondément convaincu de la justesse de mon combat. La souveraineté numérique reste un enjeu crucial, malheureusement sous-estimé par beaucoup, y compris par les juges de notre plus haute instance judiciaire. Cette attitude révèle peut-être aussi une forme d’assujettissement culturel envers les États-Unis.

Depuis le retour de Donald Trump, les GAFAM se sont nettement rapprochées de la nouvelle droite américaine. Meta promet désormais d’éviter la censure, mais rien ne garantit qu’elle cessera réellement. Au contraire, elle risque simplement d’adopter une forme plus insidieuse, similaire à celle pratiquée sur la plateforme X : l’algorithme réduira discrètement la visibilité des comptes dérangeants, une censure silencieuse, impossible à contester, et particulièrement destructrice pour les auteurs ainsi marginalisés.

Le refus des tribunaux canadiens d’intervenir laisse présager un avenir inquiétant où les géants numériques contrôleront aisément l’opinion publique. La défense de notre souveraineté numérique est donc plus urgente que jamais. Notre liberté d’expression et notre démocratie en dépendent directement.

Quant à moi, la récente décision de la Cour suprême m’impose également le remboursement des frais juridiques de Meta. J’attends donc une facture salée. Le message est clair : ceux qui défendent ouvertement leur liberté d’expression contre les géants du numérique risquent la marginalisation et la sanction financière.

Romain Gagnon, ingénieur et auteur

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