Le roi de la montagne

Peut-être avez-vous aperçu récemment cette nouvelle pour le moins déconcertante : certaines écoles envisagent désormais de limiter à trois mètres la hauteur des montagnes de neige issues du déneigement des cours de récréation, avec une pente maximale de 25 %.
Avant de m’en indigner, une série de souvenirs d’enfance ont spontanément refait surface. Jadis, ces montagnes occupaient l’essentiel des récréations hivernales des jeunes Québécois. On y jouait au célèbre roi de la montagne. L’objectif était simple : atteindre le sommet et s’y maintenir le plus longtemps possible, à ses risques et périls. On pouvait recevoir une balle de neige au visage, perdre pied ou se faire jeter brutalement en bas de la montagne. Au-delà de la force physique, ce jeu exigeait du courage, de la stratégie, et parfois des alliances temporaires. Bref, on y apprenait — très concrètement — à se mesurer aux autres et au réel.
Soyons clairs : l’intention derrière cette réglementation est sans doute louable. On cherche à réduire les risques de blessures, mais aussi ceux de poursuites judiciaires intentées par des parents inquiets, sans oublier la pression croissante des assureurs. Toutefois, comme le rappelle le vieil adage, l’enfer est souvent pavé de bonnes intentions.
Notre société a progressivement adopté une logique de surprotection des enfants. Mais prépare-t-on vraiment mieux les jeunes à la vie adulte en éliminant toute prise de risque ? Une égratignure à dix ans ne prévient-elle pas une fracture à trente ? Ces montagnes de neige constituaient un premier contact avec la rivalité, l’échec, la victoire, l’effort et la frustration — autant de réalités inévitables de la vie sociale. À ce titre, elles remplissaient une fonction éducative comparable à celle de l’école : préparer à un monde qui n’est ni doux ni équitable.
Comme parent, j’ai toujours refusé cette pédagogie à l’eau de rose. J’ai pratiqué avec mes filles divers sports exigeants, parfois extrêmes, dont l’ascension de sommets reconnus en escalade à travers le monde. Aujourd’hui, aucun homme ne les intimide en affaires. Le courage et la confiance ne se décrètent pas ; ils se forgent.
L’école primaire, par ailleurs, a toujours été mal adaptée à la psychologie des garçons, qui ont besoin de bouger, de se confronter, de canaliser leur énergie. Autrefois, les montagnes de neige offraient une échappatoire salutaire à l’atmosphère contraignante des classes. Les filles, généralement, restaient à distance, mais observaient avec intérêt les vainqueurs du jour. Je me souviens encore de ce sentiment exaltant. Il me donnait envie, le lendemain, de tenter à nouveau de devenir le roi de la montagne… malgré l’œil rouge et enflé. Les mécanismes de la biologie de l’amour étaient déjà à l’œuvre, malgré le déni idéologique contemporain.
Bref, je plains les garçons d’aujourd’hui. Mais je plains tout autant leurs futures conjointes, qui devront se satisfaire d’hommes émasculés. On est bien loin des figures masculines façonnées par des millénaires de sélection naturelle, qui avaient le courage et la capacité de protéger les leurs. Mais bien sûr, tout cela n’est que de la rhétorique patriarcale.
Romain Gagnon, ingénieur
Auteur de La biologie de l’amour (2023)